La forêt tropicale humide de Gunung Leuser
Après avoir quitté les artères encombrées et bruyantes de la grande ville de Medan, la route s'enfonce à travers une interminable plantation de palmiers à huile. C'est vraiment désolant de voir cette espèce unique défiler à travers les vitres du pick-up : que d'espaces forestiers et de diversité perdus, colonisés par ce palmier d'origine africaine, pour qu'une huile bon marché puisse inonder les marchés occidentaux. La route s'arrête au village de Bukit Lawang, derrière lequel s'étend une vaste forêt primaire tropicale. Celle-ci se mélange d'abord avec des espèces cultivées pour former une sorte d'agro-écosystème. On y trouve notemment des hévéas pour la production de caoutchouc, des bananiers, des jacquiers et même des palmiers d'arec qui poussent parmi les figuiers, les diptérocarpes et autres espèces sauvages. Au delà de cette frange, les sentiers se perdent dans une jungle profonde. Mais pour l'atteindre et s'aventurer au-delà des circuits touristiques, il faut encore négocier avec les gardes forestiers et les guides locaux.
La forêt tropicale humide du parc national de Gunung Leuser présente une grande complexité et une grande richesse écologiques. Elle couvre près de 8000 km² et s'étend depuis les basses plaines côtières jusqu'à 3000 mètres d'altitude. On y trouve différents types de sols : volcaniques et riches en minéraux, gorgés d'eau, calcaires, voire fortement érodés et acides. Cette diversité de terrains a façonné une vaste mosaïque d'habitats où varient la composition des espèces et la dynamique des écosystèmes.
La strate émergente, formée des arbres qui dépassent la canopée pour capter la quasi-totalité de la lumière solaire, se compose principalement de Dipterocarpaceae tels que les genres Shorea, Dipterocarpus et Hopea. C'est là que l'on trouve le camphrier de Sumatra et de Bornéo, Dryobalanops aromatica. Cette espèce est connue de longue date par les communautés locales, comme les Batak, pour ses vertus médicinales : sa résine, son huile et ses feuilles broyées sont traditionnellement utilisées pour traiter les rhumatismes, les blessures, les maux de tête et, selon la pharmacopée locale, le paludisme.
Les Dipterocarpaceae possèdent des troncs immenses, soutenus par de larges racines-contreforts. Cette strate accueille de nombreux oiseaux, tels que des aigles et des calaos, ainsi que des chauves-souris et des écureuils volants. Les calaos jouent un rôle particulièrement important dans la régénération de la forêt, car ils peuvent disperser les graines sur plusieurs kilomètres. Certaines espèces dépendent fortement de leur aide, comme Anisoptera costata (un grand Dipterocarpaceae), diverses Myristicaceae, de hauts Ficus (Moraceae) ou encore des Santiria (Burseraceae) : ces plantes portent souvent des fruits trop volumineux pour que d'autres oiseaux puissent les avaler.
La canopée peut atteindre entre 25 et 45 mètres de haut. Elle est composée de nombreuses espèces de Ficus, d'Artocarpus, de Syzygium, de Lithocarpus, de Castanopsis, entre autres. Les figuiers sont considérés comme une espèce clé de voûte de la forêt tropicale : il y a en effet toujours des individus en fructification, portant généralement une grande quantité de fruits, qui assurent ainsi la nourriture de nombreuses espèces tout au long de l'année. Les branches soutiennent également de nombreuses épiphytes telles que des orchidées, fougères, mousses et autres. La canopée héberge plusieurs primates, comme les orangs-outans, les gibbons, les langurs et les macaques, ainsi que des oiseaux, des serpents arboricoles et des écureuils.
Les orangs-outans passent pratiquement toute leur vie dans la canopée. Ils se déplacent avec aisance de liane en liane et de branche en branche, à l'aide de leurs longs bras et de leurs jambes, et font preuve d'une étonnante dextérité malgré leur forte corpulence. Chaque soir, ils construisent un nouveau nid de branchages. Ils se nourrissent essentiellement de figues, de durian sauvage, de jeunes feuilles, d'écorces et d'insectes. Les gibbons, eux, font preuve d'une souplesse plus grande encore : par brachiation, leurs longs bras leur permettent de franchir jusqu'à 15 mètres entre deux arbres, ce qui leur permet d'exploiter l'ensemble de la canopée à la recherche de fruits.
Dans la strate située sous la canopée, la luminosité chute brusquement. Les plantes doivent s'adapter par une croissance rapide, par des tissus modifiés laissant filtrer davantage de lumière, ou par des feuilles plus larges. On y rencontre notamment de jeunes Dipterocarpaceae, ainsi que des Rubiaceae, des Euphorbiaceae, des Lauraceae, des Myristicaceae, des Arecaceae et bien d'autres familles. Parmi les habitants de cette strate, on trouve des civettes, des loris, des semnopithèques de Thomas et de nombreux oiseaux insectivores.
Les lianes et les plantes épiphytes forment une sorte de strate verticale. Les lianes peuvent atteindre une centaine de mètres de long, parfois davantage, en s'appuyant sur le tronc des grands arbres ; elles les relient entre eux dans un vaste réseau qui maintient la cohésion de la forêt. Elles offrent aussi des voies de passage qu'empruntent gibbons, orangs-outans, écureuils et serpents.
Le tapis forestier ne reçoit que 1 à 3 % de la lumière. Les plantes qui s'y trouvent parviennent à capter suffisamment de lumière pour leur photosynthèse grâce à de larges feuilles fines. On y trouve entre autres des gingembres sauvages (Zingiberaceae), des rotins (Arecaceae), des Marantaceae aux feuilles panachées, des Melastomataceae, et bien d'autres. On y rencontre aussi des sangliers, des muntjacs (un genre de petit cervidé), des tapirs, des pangolins, des reptiles et des batraciens. Quelques rares éléphants peuplent encore les parties reculées de la forêt : ces pachydermes massifs, bien que plus petits que leurs homologues africains, jouent le rôle d'architectes de la forêt. Lors de leurs déplacements saisonniers, ils ouvrent des passages à travers la végétation et dispersent des centaines de graines par leurs excréments sur leur vaste territoire. Au sommet de la pyramide alimentaire se trouve le tigre de Sumatra, qui chasse principalement cerfs, sangliers et jeunes tapirs. Parmi les autres prédateurs figurent la panthère de Diard et d'autres félidés, l'ours malais, ainsi que le dhole, un canidé sauvage qui chasse en meute.
Le sol de cette vaste forêt tropicale humide apparaît relativement pauvre. Feuilles et troncs morts sont rapidement décomposés par une armée d'insectes, de fourmis, de termites, de mille-pattes, avant d'être recyclés par des champignons et des bactéries. Le climat, constamment chaud et humide, accélère ce processus, si bien que la matière organique est réintégrée par les racines en quelques semaines seulement.
Au-delà de 600 mètres d'altitude, les arbres deviennent plus petits. D'autres espèces apparaissent, telles que des chênes tropicaux du genre Lithocarpus, des châtaigniers tropicaux du genre Castanopsis et des pins de Sumatra. Les mousses se font plus abondantes, tandis que certaines espèces animales, comme les orangs-outans, se raréfient.
Au-delà de 1200 mètres d'altitude, la température baisse et le brouillard devient plus fréquent, ce qui favorise la présence de mousses : elles recouvrent les troncs et parfois la canopée des arbres. Rhododendrons et conifères tropicaux apparaissent dans les zones les plus élevées.
Malgré cette grande richesse écologique, le parc national et sa vaste forêt sont soumis à une forte pression humaine. Les principales menaces sont l'exploitation illégale d'essences tropicales et le trafic d'animaux : les éléphants sont chassés pour leurs défenses, les tigres pour leur peau, les pangolins pour leurs écailles, réputées, à tort, pour leurs vertus thérapeutiques. Et ce ne sont pas les seuls concernés. La demande est immense, les scrupules sont rares, et les gardes forestiers ne peuvent protéger l'ensemble du parc. La conversion de la forêt en plantations de palmiers à huile, qui progresse chaque année, ainsi que l'expansion urbaine, réduisent toujours davantage cet espace de forêts primaires encore préservé.